Jean PÉRISSÉ

Pourquoi ce titre ? : « L’Occitanienne » et non pas « L’Occitane » tout simplement ?
 
« Occitanien(ne) » est un mot peu usité .
J’aime son aspect vieillot, suranné. Aujourd’hui on dit plus volontiers « occitan, occitane » mais Occitanien(ne) est le mot exact pour désigner l’habitant(e) de cette vaste région qu’on appelle l’Occitanie.
Et c’est aussi et surtout le qualificatif employé par Chateaubriand dans dans un court passage de ses « Mémoires d’outre-tombe » pour nommer – de façon très anonyme, voire méprisante – la jeune fille exaltée avec qui il échangea une correspondance amoureuse. Après lui avoir écrit, en 2 ans, 70 lettres enflammées, il décida de la rencontrer physiquement, lors d’un court séjour de cure thermale, à Cauterets en 1829.
D’où le titre complet, à la fois incontournable et explicite : « L’Occitanienne, le dernier amour de Chateaubriand ».
 
Qu’est-ce qui vous a poussé à faire, de cette petite anecdote, un film de long métrage ?
 
Ce qui nous a intéressés , Alain Paraillous, l’auteur du texte et moi-même, d’un point de vue historico-dramatique, c’est justement l’énigme, le mystère jamais élucidés du contraste de ton entre, d’une part,  les 70 lettres d’amour enflammées du grand homme et, d’autre part, le compte rendu évasif de cette aventure, réduit à une quinzaine de lignes dans ses « Mémoires ».
Nous avons essayé d’imaginer ce qui a pu se passer concrètement entre ces deux « réalités », ces deux « écritures » contradictoires, sachant que nous tenions là un formidable thème universel : les fluctuations du désir amoureux entre deux êtres que l’âge sépare, entre un vieil homme hanté par la mort, toujours amoureux de l’amour (Chateaubriand à 60 ans) et une jolie jeune femme de 25 ans débordante de vie et de passion romantique (Léontine de Villeneuve, aristocrate tarnaise, née à Toulouse).
Cette histoire d’amour est une plongée dans le temps, dans les strates et la poussière du temps (en l’occurrence le premier quart du XIXe siècle). Cette immersion intemporelle dans la nature humaine donne à voir et à sentir que, malgré les fabuleux bouleversements technologiques et les changements radicaux de modes de vie, celle-ci n’a pas bougé d’un iota.
 
Au-delà de cette histoire d’amour, n’est-ce pas l’évocation de toute une époque ?
 
En effet, on est en plein romantisme. C’est l’ère de l’exaltation des sentiments, véritable révolution de société où l’utopie est à l’honneur. On brave les interdits, on se défait des carcans et des corsets. (Mai 68 est bien la dernière vraie révolution romantique !) On redécouvre la nature, les montagnes, les Pyrénées.  C’est l’époque du Pyrénéisme naissant, celle des villes thermales comme Bagnères, Barèges ou Cauterets. On s’y presse pour se soigner, on s’y presse aussi pour connaître des émotions fortes. Les Pyrénées font peur. Les éléments (orages, cascades, vents et tempêtes) se déchaînent à l’unisson des sentiments et des passions. Le film oscille entre le jour et la nuit, l’atmosphère pesante des intérieurs nocturnes et le souffle grisant des extérieurs pyrénéens.
J’ai voulu placer cette histoire d’amour sous le double signe du pyrénéisme et du romantisme avec pour unité de lieu un hôtel de luxe et pour unité de temps une nuit de violent orage.
 
Ne pensez-vous pas que ce film aurait pu être mis en scène pour le théâtre ?
 
Non !… tout simplement parce que ce qui m’importait absolument (et qui est techniquement impossible au théâtre) c’est que les dialogues (écrits « à la manière de Chateaubriand » par Alain Paraillous) soient chuchotés par les comédiens. Il s’agit d’un film intimiste où la caméra accompagne, suit ou précède en travellings aussi complices que discrets, les personnages au plus près de leurs tourments et de leur passion.
Seul le grand écran peut rendre à sa juste mesure la troublante opposition entre un visage en « gros-plan » et un paysage « plan très-grand-ensemble » des Pyrénées. Le film oscille entre frictions dans l’échelle des plans, effets de miroir et effets spéciaux. La sensibilité et le vécu du spectateur sont dès lors sollicités, en scansion, par paliers successifs « intérieurs nuit / extérieurs jour ».
On a trop tendance à croire que les unités de temps, de lieux sont la propriété  exclusive du théâtre, du moins d’une certaine forme de théâtre. Si on ajoute à cela des dialogues, point de salut : ça ne peut être que du théâtre, et pire encore, du théâtre filmé c’est-à-dire capté en à-plat par plusieurs caméras. Tout le contraire !
 
Comment avez-vous choisi les comédiens ?
Pourquoi Bernard Le Coq en Chateaubriand ? Pourquoi Roger Souza et son accent gascon ?

 
Bernard Le Coq et Roger Souza sont deux très, très grands comédiens. Ils sont non seulement d’une incroyable authenticité mais ils ont la qualité très rare d’être des comédiens qui ne s’écoutent pas parler.  À force de l’observer d’un personnage à l’autre, je savais que Bernard pouvait tout jouer. D’entrée de jeu, il était pour moi Chateaubriand, « mon » Chateaubriand ! Très loin des rôles qu’on lui connaissait…
Quant à Roger, son parler gascon intact après 40 ans de carrière à Paris était la garantie d’une vérité rare, que j’essaie néanmoins de trouver dans tout comédien.
 
Lorsque je leur ai adressé le scénario, via leur agent respectif, je ne pensais pas emporter leur adhésion aussi rapidement. Leur coup de cœur m’a conforté dans ma folie de faire ce film à tout prix. Je me suis donc mis en quête du personnage féminin, celle qui serait « l’Occitanienne », la petite amoureuse de Chateaubriand.
J’ai  donc organisé une série de séances d’essais entre Toulouse et Paris avec le concours de l’ANPE-spectacles. Une trentaine de candidates sélectionnées ont interprété, devant une caméra, 2 extraits imposés du scénario. Et la perle rare s’est fait connaître : Valentine Teisseire, une inconnue aux multiples talents dont celui d’être une excellente musicienne (à tel point que j’ai ajouté la séquence du piano où elle interprète une sonate de Schubert). J’avoue que je ne suis pas peu fier de ma découverte et de lui avoir offert son premier grand rôle au cinéma.
 
L’Occitanienne est votre premier film de long métrage. Qu’en retirez-vous ?
 
Un grand bonheur ! inouï, insensé ! Je suis ravi de cette aventure folle.
Bon, j’ai réalisé plus de 200 films (courts métrages cinématographiques, reportages pour la télé, documentaires de création, etc.) mais L’Occitanienne est mon 1er long métrage, celui que je poursuis depuis 1968 après l’acquisiation de ma première caméra 8mm pour mes 20 ans.
Sûr que sans l’acceptation enthousiaste de Bernard Le Coq et Roger Souza, le film n’aurait jamais vu le jour ! Grâce à eux, j’ai pu réaliser mon rêve, un film totalement libre, indépendant au vrai sens du terme, sans aucune contrainte, concession ou compromission. Je me suis frotté à la dictature du marketing où j’ai découvert un peuple de décideurs aux yeux usés. J’ai contourné l’obstacle.
Financièrement j’ai été soutenu par la Région Midi-Pyrénées, les Départements des Hautes-Pyrénées et du Tarn… et une cohorte d’amis et de techniciens qui m’ont fait confiance. Ainsi que les sociétés de production (Panocéanic Films) et de distribution (Artédis) qui ont pris le relais. Ma dette est énorme !
 
 
Quels sont vos projets ?
 
Je reprends un projet de long métrage que j’ai déjà beaucoup travaillé et pour lequel j’ai obtenu de nombreuses aides (aides à l’écriture, à la production etc.) mais qui sont devenues caduques faute de pouvoir dénicher le bon producteur.  J’en suis aujourd’hui au stade d'une réécriture totale avec le concours d’une scénariste, Danielle Ryan, qui me fait le bonheur d’y croire. Alors pourquoi pas ?



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